« Mettez le verbe au plus-que-parfait. » La phrase que je redoutais le plus en CM2, et pas pour la raison que vous imaginez. Je savais ce qu'était le plus-que-parfait. Je ne savais jamais quel auxiliaire choisir, ni où poser l'accord. Un jour, sur une dictée, j'ai écrit « les lettres qu'il avait écrit » sans le « e ». La maîtresse m'a entouré le mot en rouge et j'ai passé vingt minutes à essayer de comprendre pourquoi. Personne ne m'a expliqué, ce jour-là, qu'il y avait une règle derrière.
La conjugaison du plus-que-parfait a ceci de particulier qu'elle est l'un des temps les plus faciles à former et les plus faciles à rater. Deux temps de l'auxiliaire, quatre terminaisons de participe, une histoire d'accord qui change selon le verbe. Ça fait beaucoup de petites choses qui peuvent mal tourner en même temps.
Dans cet article, je vous donne ma façon de l'enseigner : la mécanique brute, puis les pièges où tout le monde tombe, puis ce qu'on ne trouve pas dans la plupart des tableaux de conjugaison.
Points clés à retenir
- Le plus-que-parfait se forme avec être ou avoir à l'imparfait + participe passé. Rien d'autre.
- Il exprime une action antérieure à une autre action passée, jamais une action isolée.
- Les terminaisons du participe passé ne changent pas selon le groupe : -é, -i, -u (et quelques irréguliers).
- L'accord avec être se fait avec le sujet, mais les verbes pronominaux ont leurs propres règles.
- Le plus-que-parfait du subjonctif existe et vit encore, notamment dans la littérature.
La conjugaison du plus-que-parfait : comment ça marche vraiment
Oubliez la liste de verbes à mémoriser. Le plus-que-parfait, c'est une recette à deux ingrédients, et vous connaissez déjà les deux.
La formule de base
Prenez l'auxiliaire être ou avoir, conjuguez-le à l'imparfait, puis ajoutez le participe passé du verbe. C'est tout. Un exemple avec chanter : j'avais chanté, tu avais chanté, il avait chanté. Un exemple avec partir : j'étais parti, tu étais parti, elle était partie.
Vous remarquez déjà quelque chose ? L'imparfait de l'auxiliaire, c'est avais, avais, avait, avions, aviez, avaient — ou étais, étais, était, étions, étiez, étaient. Six formes à connaître, pas plus. Et elles ne changent jamais.
Tableau de conjugaison du plus-que-parfait
Voici le tableau que je donne systématiquement, avec les trois groupes et les deux auxiliaires. Si vous devez l'imprimer, imprimez celui-là plutôt qu'un tableau complet de vingt verbes : les terminaisons sont identiques partout.
| Personne | 1er groupe (parler) | 2e groupe (finir) | 3e groupe (prendre) | Être (aller) |
|---|---|---|---|---|
| je / j' | j'avais parlé | j'avais fini | j'avais pris | j'étais allé(e) |
| tu | tu avais parlé | tu avais fini | tu avais pris | tu étais allé(e) |
| il / elle / on | il avait parlé | elle avait fini | on avait pris | il était allé |
| nous | nous avions parlé | nous avions fini | nous avions pris | nous étions allé(e)s |
| vous | vous aviez parlé | vous aviez fini | vous aviez pris | vous étiez allé(e)(s) |
| ils / elles | ils avaient parlé | elles avaient fini | ils avaient pris | elles étaient allées |
Regardez la colonne « aller » : c'est là que les ennuis commencent. L'auxiliaire être impose un accord avec le sujet. Elle était allée. Ils étaient allés. Le participe passé se comporte comme un adjectif.
Les terminaisons du participe passé par groupe
Petit rappel qui aide plus que n'importe quel tableau : les participe passés réguliers finissent par -é (1er groupe), -i (2e groupe), -u (3e groupe). Point. Le reste, c'est du vocabulaire.
- 1er groupe : chanté, mangé, trouvé — presque aucun piège.
- 2e groupe : fini, choisi, rougi — attention à bénir et ses irréguliers.
- 3e groupe : pris, dit, fait, écrit, mort, ouvert — liste longue mais stable.
- Verbes pronominaux : levé, assis, souvenu, plaint — voir la section accord plus bas, c'est là que ça se corse.
La vraie difficulté n'est jamais là. Elle est dans l'accord et dans la distinction avec les temps voisins. Passons aux pièges.
Quand utiliser le plus-que-parfait : exemples parlants
Une règle sans exemple ne survit pas à une dictée. Le plus-que-parfait a une seule mission : raconter ce qui s'est passé avant un autre événement passé dont on parle déjà.
L'antériorité dans la narration
Imaginez un récit au passé composé ou au passé simple. Une action de premier plan. Puis, soudain, un retour en arrière. Voilà le plus-que-parfait.
Quand je suis arrivé à la gare, le train était déjà parti.
L'arrivée, c'est le passé composé : je suis arrivé. Le départ du train est antérieur : il était déjà parti. Cette antériorité est la fonction numéro un du temps.
Autre configuration, au passé simple :
Elle relut la lettre qu'il lui avait envoyée trois ans plus tôt.
Le passé simple (relut) est le point de référence. L'envoi de la lettre est plus ancien : avait envoyée. Trois ans plus tôt, dans le passé, et encore plus loin dans le passé.
Plus-que-parfait ou passé composé ?
La confusion la plus fréquente que je croise chez les élèves. Un seul critère : y a-t-il deux actions passées dans la phrase, l'une antérieure à l'autre ?
- Une seule action passée : J'ai mangé à midi. (passé composé)
- Deux actions, la seconde avant la première : Quand j'ai mangé, il avait déjà fini son assiette. (plus-que-parfait)
- Deux actions successives : Il est entré, il a salué, il s'est assis. (passé composé pour tout)
Le test que j'utilise avec mes élèves : si vous pouvez insérer déjà ou avant, vous êtes probablement sur un plus-que-parfait. Il avait déjà fini. Le train était déjà parti.
Et le passé antérieur ?
Bon, là je vais être franc : c'est un temps que presque personne n'utilise à l'oral. Le passé antérieur (il eut fini) joue le même rôle d'antériorité, mais il est réservé à l'écrit littéraire soutenu, surtout après quand, lorsque, dès que dans un récit au passé simple. Dans 90 % des textes que vous lirez, c'est le plus-que-parfait qui fera le travail. N'allez pas chercher le passé antérieur avant d'avoir parfaitement maîtrisé le plus-que-parfait — j'ai vu des élèves s'y casser les dents et abandonner tout le système.
Avoir ou être : la question qui bloque tout le monde
Le choix de l'auxiliaire suit exactement les mêmes règles qu'au passé composé. Bonne nouvelle : ce que vous avez appris pour l'un fonctionne pour l'autre.
Les verbes qui prennent être
Il y en a peu. Les verbes pronominaux (se lever, se souvenir, s'asseoir) et une liste fermée de verbes de mouvement ou de changement d'état : aller, venir, arriver, partir, entrer, sortir, monter, descendre, naître, mourir, rester, tomber, retourner, devenir, revenir, rentrer.
Astuce mnémotechnique que j'ai fini par retenir à force : le verbe Dr. & Mrs. Vandertramp — non, laissez tomber, c'est une méthode anglaise qui ne parle à personne ici. Retenez plutôt que ce sont des verbes de déplacement ou de transformation. On va quelque part, on arrive, on part, on meurt.
Tout le reste prend avoir
C'est-à-dire la grande majorité des verbes, y compris marcher, courir, nager, voyager — qui pourtant décrivent un mouvement. Le critère n'est pas le sens, c'est le lexique. On ne choisit pas l'auxiliaire, on le connaît. C'est brutal à dire, mais c'est la réalité.
Un détail qui en piège plus d'un : certains verbes changent d'auxiliaire selon l'emploi. Sortir avec être quand on sort de chez soi (je suis sorti), avec avoir quand on sort quelque chose (j'ai sorti les poubelles). Même logique au plus-que-parfait : j'étais sorti vs j'avais sorti.
L'accord du participe passé : le vrai piège
Voilà ce qui manque dans presque tous les tableaux de conjugaison, et c'est pourtant là que les fautes sont les plus fréquentes. J'ai corrigé assez de copies pour le savoir : ce n'est pas la formation qui coince, c'est l'accord.
Accord avec être : avec le sujet
Simple : le participe passé s'accorde en genre et en nombre avec le sujet.
- Elle était partie.
- Ils étaient revenus.
- Elles s'étaient levées tôt.
Accord avec avoir : avec le COD antéposé
Ici, la règle est plus subtile. Avec avoir, le participe passé ne s'accorde jamais avec le sujet. Il s'accorde avec le COD (complément d'objet direct) si et seulement si ce COD est placé avant le verbe.
- Les lettres qu'il avait écrites. → « qu' » = les lettres, COD antéposé, accord au féminin pluriel.
- Il avait écrit des lettres. → COD après le verbe, pas d'accord.
- Elles avaient mangé la tarte. → « la tarte » est COD après, pas d'accord. Le sujet féminin n'y change rien.
J'ai mis des années à comprendre cette règle, et elle reste la source numéro un de mes relectures. Mon conseil : posez systématiquement la question « qui ? quoi ? » après le verbe. Si la réponse est avant le verbe, accordez. Sinon, laissez tomber.
Et les verbes pronominaux, alors ?
C'est le cas le plus piégeux, et celui que les tableaux de conjugaison CM2 n'abordent jamais. Pour les verbes pronominaux au plus-que-parfait (comme s'être levé), on applique la règle du COD antéposé, sauf pour les verbes essentiellement pronominaux (s'évanouir, se souvenir, s'enfuir) où l'accord se fait avec le sujet.
- Elle s'était lavée. → accord avec le sujet (« s' » = elle, COD antéposé).
- Elle s'était lavé les mains. → « les mains » est le COD, placé après, pas d'accord.
- Elle s'était souvenue de moi. → verbe essentiellement pronominal, accord avec le sujet.
Oui, c'est tordu. Non, personne n'y arrive du premier coup.
Forme négative et interrogative
Autre zone grise des tableaux scolaires : comment on met tout ça à la forme négative ou interrogative. La règle est simple et rassurante.
La négation
Le ne… pas encadre l'auxiliaire, pas le participe passé.
- Je n'avais pas mangé. ✔
- Je n'avais mangé pas. ✘
- Elle n'était pas partie. ✔
L'interrogation
L'inversion se fait entre le sujet et l'auxiliaire.
- Avais-tu mangé ?
- Était-elle partie ?
- Avaient-ils fini ?
Et à la forme interrogative négative, les deux se cumulent : N'avais-tu pas mangé ? Ça sonne un peu précieux à l'oral moderne, mais c'est parfaitement correct et fréquent à l'écrit.
Le plus-que-parfait du subjonctif, ce temps qu'on croit mort
Spoiler : il n'est pas mort, il est juste en survie dans la littérature et dans quelques expressions figées. Il se forme avec l'auxiliaire au subjonctif imparfait + participe passé. Exemple : que j'eusse aimé, qu'il fût parti, qu'elle eût fini.
Vous le croisez chez Proust, chez Hugo, chez tous les classiques. Dans la vie quotidienne, il a été remplacé par le passé du subjonctif (que j'aie aimé) — que la plupart des francophones utilisent sans y penser. Je ne recommande pas de l'enseigner en priorité à un enfant de CM2. En revanche, le reconnaître en lecture, oui, absolument : sans ça, une page de Balzac devient incompréhensible.
Trois exercices pour vérifier que c'est acquis
Voici ceux que je donne quand je veux un diagnostic rapide. Faites-les dans l'ordre.
- Transposez au plus-que-parfait : « Il mange / nous partons / elles finissent / tu prends / je me lève ». Vous devez obtenir : il avait mangé, nous étions partis, elles avaient fini, tu avais pris, je m'étais levé(e).
- Accordez correctement : « Les histoires que je lui ai ___ (raconter) » → racontées. « Les livres qu'elles ont ___ (lire) » → lus. « La décision qu'il avait ___ (prendre) » → prise.
- Choisissez le bon temps : « Quand elle est arrivée, nous ___ (déjà / dîner) » → nous avions déjà dîné. L'action antérieure impose le plus-que-parfait.
Si vous réussissez les trois sans hésiter, c'est bon. Si l'exercice 2 vous résiste, c'est normal : l'accord est la partie la plus difficile, et c'est celle sur laquelle il faut revenir. Relisez la section sur l'accord, pas celle sur la formation.
Il y a une raison pour laquelle ce temps reste difficile pour tant de gens : on nous l'enseigne comme une liste à mémoriser, alors que c'est un raisonnement à appliquer. Une fois qu'on a compris qu'il y a deux actions dans la phrase, une antérieure à l'autre, et que l'auxiliaire se choisit selon le verbe, le reste suit tout seul. Mais tant qu'on l'apprend par cœur, il reste un casse-tête.
La prochaine fois que vous lisez une phrase au passé et que quelque chose vous semble « remonter plus loin », posez votre regard sur l'auxiliaire. Si c'est un imparfait, vous venez de reconnaître un plus-que-parfait. Et vous n'écrirez plus jamais « les lettres qu'il avait écrit ».